Cet article est paru dans le magazine Solidaire, en février 2026. Une interview réalisée par Marie-Lou Badie, collaboratrice politique pour les Philippines chez Viva Salud.
Sous la direction autoritaire de Rodrigo Duterte, les Philippines ont subi de longues années de violences et de terreur sous couvert de prétendue « guerre contre la drogue ». Aujourd’hui, l’ex-président philippin est jugé pour crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale (CPI). Kristina Conti, éminente avocate philippine et spécialiste des droits humains, travaille auprès des victimes et prépare cette bataille pour la justice. Interviewée par Viva Salud, elle partage son combat et les enjeux de ce procès historique.
Les chiffres officiels parlent de 7 640 victimes et pourraient en réalité atteindre les 30 000 meurtres, et jusqu’à 300 000 arrestations. La soi-disant « guerre contre la drogue » de Duterte a été une politique de terreur et de meurtres de masse. Loin de cibler les barons de la drogue, ce sont les enfants des rues, les quartiers pauvres et bidonvilles, mais aussi les journalistes ou encore les personnalités de la société civile qui en ont été les victimes. Face à cette brutalité, les tribunaux nationaux sont restés inefficaces, la justice philippine étant inaccessible aux démunis. Pour Kristina Conti, même si ce procès a une portée limitée, il est plein d’espoir pour le peuple philippin qui se bat pour la fin des violences et pour la justice.
Rodrigo Duterte est poursuivi pour crimes contre l’humanité. Pouvez-vous nous expliquer la nature de ce chef d’accusation ?
Kristina Conti. Les crimes contre l’humanité sont l’un des crimes les plus atroces qui puissent être commis. Ils se définissent par une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, commise consciemment. Cette attaque peut prendre la forme de meurtre, d’emprisonnement, ou de persécution, entre autres.
Duterte est spécifiquement accusé de meurtre, mais il est responsable de bien d’autres crimes, comme les emprisonnements liés à sa guerre contre la drogue. Il a ordonné des tueries et des arrestations, présentant les chiffres de cette répression comme des objectifs atteints. Il a éliminé et « neutralisé » – c’est-à-dire tué – les toxicomanes et les revendeurs, s’attaquant au côté de la demande et non au camp de la production : les principaux barons ou fournisseurs.
Combien de victimes sont comptabilisées, et comment seront-elles représentées durant le procès à la CPI ?
Kristina Conti. Selon les registres officiels du gouvernement, 7 640 personnes ont été tuées lors d’opérations de police. Cependant, le décompte réel, selon les estimations des médias et des universitaires, pourrait monter à un chiffre entre 12 000 et 30 000 victimes. Et ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg puisque 300 000 personnes ont été arrêtées pour des accusations liées à la drogue. La majorité d’entre elles ont plaidé coupables dans le cadre d’un accord de négociation de peine, ce qui ne reflète pas la réalité, car la plupart ont simplement admis un crime pour réduire leurs années de prison.
Malheureusement, la portée de l’affaire devant la CPI est très limitée. Étant donné que les Philippines se sont retirés de la CPI en 2019, seules les plaintes des victimes subissant des abus jusqu’au 16 mars 2019 sont recevables devant ce tribunal. Cela signifie que seules les trois premières années du mandat de six ans de Duterte sont couvertes.
Il y a aussi un autre aspect : Duterte a été maire de Davao où le « Davao Death Squad » (Escadron de la mort de Davao) a régné longtemps (On estime que cette milice paramilitaire a exécuté plus de 1 000 enfants des rues et d’autres habitants de la rue en une dizaine d’années, NdlR). Il nous manque donc une décennie complète avant, et trois ans à la fin de son mandat. De plus, nous parlons uniquement des meurtres, pas des emprisonnements, ni des tentatives de meurtre.
Actuellement, nous comptons environ 300 victimes qui ont réussi à s’inscrire auprès de la CPI.

Même si la portée du procès est limitée, ce développement représente-t-il quand même un tournant pour la lutte du peuple philippin pour la justice ?
Kristina Conti. Certainement. Ce procès est le seul cas criminel engagé contre un dirigeant du pays. Nous avons eu Ferdinand Marcos Senior, sous lequel des milliers de personnes ont été tuées et ont disparu, mais il n’a jamais été inculpé criminellement. Dans le cas de Duterte, où les meurtres étaient si évidents et les crimes si étendus, nous avons estimé qu’il fallait explorer d’autres options. À l’époque, il bénéficiait de l’immunité présidentielle. Nous nous sommes donc tournés vers la CPI. C’est là que les Philippins ont finalement vu comment la justice devrait fonctionner, car aux Philippines, elle a œuvré contre les pauvres. L’accès à la justice est un problème majeur : nos tribunaux utilisent l’anglais, que tout le monde ne parle pas, et même la simple exigence de porter des chaussures fermées constitue une barrière pour les plus pauvres.
Nous avons récemment appris que l’audience de confirmation des charges, prévue pour septembre, a été reportée. Quelle est la raison de ce contretemps ?
Kristina Conti. L’audience de confirmation des charges devait être l’occasion pour l’accusation de présenter son dossier. Malheureusement, à la dernière minute, Duterte a affirmé qu’il était inapte à être jugé. Le tribunal a décidé de reporter l’audience pour vérifier cette affirmation. Du côté des victimes, c’est très frustrant car nous y étions presque. Nous pensons également qu’il y a un peu de mise en scène de la part de Duterte, d’autant que les membres de sa famille ont affirmé qu’il était en bonne santé.
L’inculpation et l’arrestation de Duterte sont-elles déjà une victoire ? Quel a été le rôle du peuple philippin pour parvenir à ce procès ?
Kristina Conti. Oui, c’est une victoire en soi. Aux Philippines, il est inconcevable qu’un président soit incarcéré. Le seul précédent – Joseph Estrada, au pouvoir entre 1998 et 2001 et condamné pour corruption – a obtenu l’assignation à résidence dans un manoir, avant d’être gracié. Il n’y a donc pas de véritable exemple de procès contre les responsables de crimes de masse dans le pays. Le peuple philippin a exercé une énorme pression publique. Bien que le gouvernement philippin prétende ne pas avoir l’obligation d’arrêter Duterte puisqu’il n’est plus membre de la CPI, c’est la mobilisation du peuple, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays (comme à l’ONU par exemple), qui a permis à cette affaire de progresser.
Et quel rôle les puissances occidentales, comme les États-Unis sous Donald Trump, ont-elles joué dans cette affaire ?
Kristina Conti. Trump ou même son prédécesseur Joe Biden n’ont pas fait grand-chose, au contraire. Ils sont contre la CPI en raison de problèmes de souveraineté, soi-disant. Ils craignent surtout de tomber un jour eux-mêmes… Donald Trump a même soutenu la politique de « main de fer » de Duterte aux Philippines.
Si des militants en Belgique veulent agir en solidarité avec le peuple philippin, comment peuvent-ils aider concrètement ?
Kristina Conti. Il existe plusieurs façons d’aider. Via notre association, la National Union of Peoples’ Lawyers (NUPL), ils peuvent s’inscrire sur notre site (nupl.net) pour obtenir des mises à jour régulières. Ils peuvent également faire un don à la NUPL. Mais surtout, ils peuvent envoyer ou participer à des missions de solidarité aux Philippines (comme Viva Salud, qui a envoyé plusieurs personnes de Belgique aux Philippines pour un voyage de solidarité à la fin de l’année, NdlR).
Nous avons récemment eu une Caravana Filipina, où des avocats européens ont enquêté et produit un rapport factuel sur les attaques contre les avocats, un rapport bien reçu par la CPI et l’ONU. L’Asie, dans son ensemble, est une région à surveiller en raison de nombreux conflits internes et internationaux. Les Philippines se trouvent d’ailleurs dans une position géographique délicate : nous sommes entre la Chine et la côte ouest des États-Unis, ce qui pourrait faire de nous une rampe de lancement pour les troupes américaines si une guerre mondiale éclatait…