Sama Jaber sur son travail pour notre partenaire AWDA depuis la Belgique. Interview par Viva Salud, mars 2026
Depuis la Belgique, Sama assure le lien entre le monde extérieur et l’équipe sur le terrain — une équipe qui continue à travailler dans des conditions extrêmes. Nous avons parlé avec elle du travail d’AWDA, de la situation à Gaza aujourd’hui, et de ce que signifie concrètement la solidarité internationale.
De bénévole à porte-parole internationale
Sama a travaillé pour la première fois pour AWDA en 2022, alors qu’elle vivait encore à Gaza, en tant que coordinatrice de projet bénévole et coordinatrice médias. Lorsque le génocide a commencé, elle a ressenti le besoin de contribuer à nouveau, malgré la distance. « C’est le moins que je puisse faire pour mon peuple« .

Depuis la Belgique, elle traduit les documents d’AWDA de l’arabe vers l’anglais : appels d’urgence, messages vidéo, documents de projet. Elle fait également office de lien entre Gaza et le monde extérieur, car l’équipe sur le terrain ne peut pas toujours publier ou communiquer elle-même en raison du manque d’internet et d’électricité. « Parfois, ils m’envoient juste un message. Parce que j’ai internet ici, je peux publier ce qu’ils veulent. »
Enfin, elle maintient des contacts avec les donatrices et donateurs et les organisations partenaires, et a donc récemment rendu visite à Viva Salud. Son rôle est large et continu : il n’y a pas d’horaire fixe lorsqu’un hôpital est attaqué la nuit ou lorsqu’un appel d’urgence doit être publié.
AWDA : bien plus qu’un hôpital
Pour beaucoup de personnes à Gaza, AWDA est synonyme de soins de santé, mais l’organisation assure des projets qui vont bien au-delà.
Avant le génocide, AWDA disposait de deux hôpitaux et de treize centres — 6 médicaux et sept centres communautaires. Le plus grand hôpital, Nuseirat au centre de la bande de Gaza, a été agrandi grâce à la construction d’un hôpital de campagne, passant de 17 à 130 lits dans le service des urgences, avec des projections d’extension à 200 lits dans le futur.

Dans le nord de Gaza, où tous les hôpitaux sont détruits ou inaccessibles, AWDA tente de combler le vide médical via neuf centres de soins primaires et centres communautaires, et bientôt douze. « Les gens retournent dans leur quartier. Pas dans leur maison — leur maison n’existe plus. Ils installent une tente sur les décombres. Ils ont besoin de soins, mais doivent marcher des kilomètres pour les trouver.«
Au-delà des soins médicaux, AWDA propose un accompagnement psychosocial pour les enfants et les femmes, des formations chirurgicales pour des femmes contraintes d’effectuer elles-mêmes de petites interventions qui ne sont plus réalisées nulle part, ainsi qu’un projet éducatif mené avec Relief International, qui touche aujourd’hui 400 élèves. Un accueil pour les enfants sans parents est également en préparation. « Ce ne sont pas des numéros. Ce sont des personnes avec une histoire, avec des besoins. Nous écoutons d’abord, puis nous cherchons ce qui aide vraiment — parfois c’est dessiner ou jouer, parfois c’est une tente ou de la nourriture. »



Et puis il y a le projet radio : une nouvelle initiative pour 2026 avec laquelle AWDA souhaite offrir des conseils médicaux gratuits, des programmes éducatifs et un soutien psychosocial via la radio, afin que les gens puissent accéder à l’information et aux soins depuis leur tente.
La situation aujourd’hui : un cessez-le-feu ne résout rien
Il y a officiellement un cessez-le-feu, mais à l’hôpital d’AWDA, on en voit peu les effets. Des blessés continuent d’arriver : abattus en rentrant chez eux, victimes d’une nouvelle attaque, ou simplement renversés par l’effondrement de leur tente sous la pluie et le vent.
« La famine reste réelle. Israël n’autorise que les chips, le chocolat et les boissons gazeuses, aucun aliment nutritif. Des enfants souffrant de malnutrition sont encore nombreux à être admis dans leurs hôpitaux. Les gens boivent une eau dont ils ne savent pas si elle est potable. Les maladies rénales sont un problème croissant » nous signale Sama.
Le matériel médical et chirurgical parvient à peine à entrer, de façon irrégulière et uniquement via des organisations internationales comme l’OMS. Les soins spécialisés : ophtalmologie, dermatologie, diabète, suivi de plaies complexes, ont quasiment disparu.
Travailler sous pression extrême : trauma et persévérance
Comment les équipes d’AWDA tiennent-elles ? Sama marque une pause. « En tant que Palestinien·ne, tu sais que tu ne peux rien changer à la réalité dans laquelle tu te trouves. Ton système nerveux s’habitue à la pression. Tu ne réalises pas vraiment ce qui t’arrive, ce que tu vois, tant que tu continues à travailler. »
Elle évoque un médecin venu de Valence travailler à Gaza pendant le génocide : il n’en parle presque plus, tant le trauma est profond. Mais les soignant·es gazaoui·es, eux, travaillent depuis trois ans sans interruption. C’est seulement maintenant, dans cette accalmie relative, que certains commencent à mesurer ce qu’ils ont traversé. « Soudainement, les gens leur manquent. Leur maison leur manque. Leur système nerveux était en veille. Mais il n’y avait pas d’autre choix — beaucoup de médecins ont été blessé·es, tué·es ou arrêté·es. Il n’y en a tout simplement plus assez. »
Après le génocide, les employés d’AWDA eux-mêmes auront également besoin d’un soutien psychosocial et de délégations médicales capables d’effectuer des interventions spécialisées qui ont été reportées depuis trop longtemps.
Ce que la solidarité internationale signifie concrètement
Sama est claire sur ce qu’elle demande aux personnes en dehors de Gaza. Pas en termes vagues, mais de manière concrète :
- Continuez à parler de la Palestine. Dans les médias, on a l’impression que c’est terminé. Ce n’est pas terminé. Les gens à Gaza ne sont pas encore en sécurité, mais le reste du monde semble les oublier.
- Faites des dons. Tout à Gaza coûte le double ou le triple d’avant le génocide. AWDA doit littéralement tout reconstruire, à partir de zéro.
- Soyez un porte-voix pour AWDA. Aidez à diffuser les histoires de ceux qui n’ont pas eux-mêmes les moyens de se faire entendre.
- Boycottez. La pression économique fonctionne.
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