Entretien avec Billy Mwangaza
Qui est Billy Mwangaza :
Billy Mwangaza est un militant pour le droit à la santé. Il lutte pour le droit à la santé pour tous·tes et contre les injustices sociales au sein de l’ONG Étoile du Sud, notre partenaire depuis 2008. Billy est né dans la province du Nord-Kivu, à l’Est de la RD Congo. Il a accepté de s’entretenir avec nous et de nous expliquer ce qu’il se passe à Goma.
L’entretien a été mené par Assia Gemici, collaboratrice Politique et Campagne République Démocratique du Congo chez Viva Salud.
Vivre à Goma
Assia Gemici: Merci beaucoup Billy, de nous offrir de ton temps pour nous expliquer la situation à Goma. Cela fait plus d’un an que la ville de Goma est tombée entre les mains des rebelles. Que devient Goma ?
Billy Mwangaza : Je dirais que Goma est restée la même, la population y vit dans une guerre perpétuelle. Les services essentiels restent compliqués à accéder, comme pendant une guerre. Les gens n’ont pas de moyens simples pour se débrouiller, car il n’y a pas de banque à Goma. Les routes et les dessertes agricoles qui ravitaillent la ville sont dangereuses, ce qui fait que les denrées de première nécessité atteignent difficilement Goma. La population est présente, mais elle vit dans ces conditions difficiles.
A Goma, il y a une peur constante, qui crée du stress au sein de la population. Ce sont des gens qui ont perdu les leurs, qui ont été traumatisés, des filles et des femmes qui ont été violées. Les chiffres concernant les violences sexuelles faites aux filles, aux enfants et aux femmes sont alarmants. La population souffre énormément.
La situation humanitaire est terrible, les déplacés de guerre semblent invisibles à Goma, mais ils sont bien là. Ce sont des millions de personnes vivant dans des maisons d’accueil, et d’autres dans des camps improvisés : maisons de fortune, en paille, en bâches ou en tôle. Ils essaient de construire des petites maisonnettes en tôle pour vivre et pour ne pas être considérés comme déplacés, mais ce sont bien des déplacés. Ils sont nombreux, dans la ville et autour de Goma.
Les routes d’approvisionnement et les corridors humanitaires sont coupés, ou alors très dangereux, ce qui empêche l’acheminement de nourriture, de médicaments et d’eau dans certaines zones de la ville et encore plus dans les zones reculées où se trouvent les déplacés aux alentours de Goma. La situation y est particulièrement difficile.
Et en plus, l’aéroport reste fermé depuis tout ce temps donc il n’y a pas de ravitaillement humanitaire. La ville est presque coupée du monde. La population souffre énormément de cette situation.
L’accès limité aux soins, en particulier pour les victimes de violences sexuelles
Assia Gemici : Peux-tu nous parler de la situation sanitaire aujourd’hui à Goma ?
Billy Mwangaza : C’est un point très alarmant, car il y a désormais une véritable insuffisance de soins. Plusieurs structures ont été attaquées et beaucoup ne reçoivent plus de subventions ni de dons en médicaments pour répondre aux besoins de la population.
Les structures locales qui ont été attaquées, détruites ou pillées continuent malgré tout de fonctionner. Cela fait maintenant une année qu’elles travaillent dans une grande précarité, en essayant d’assurer l’essentiel, de couvrir les besoins les plus urgents. Mais il leur est difficile de survivre dans ces conditions, alors que la population, elle aussi, souffre énormément.
Le retour des épidémies et des maladies évitables
Aujourd’hui, il y a plusieurs cas de choléra qui augmentent aux alentours de Goma. Le paludisme est devenu tellement courant qu’on n’en parle presque plus. J’ai moi-même, il y a une semaine, été victime du paludisme. La malnutrition touche les enfants de moins de cinq ans ; c’est visible dans les quartiers de la ville. On voit des enfants dont l’état choque !
Il y a également eu une recrudescence de la rougeole et beaucoup d’enfants non vaccinés seront victimes de ces maladies dans le futur. La méningite et d’autres maladies ont refait surface, sans parler du Mpox, qui reste une réalité à Goma malgré qu’on en parle peu.
Violences sexuelles et absence de prise en charge
L’accès aux soins de santé sexuelle et reproductive est très limité. Déjà pour la population en général, il estdifficile d’y accéder mais pour les personnes les plus vulnérables, comme les déplacés ou les victimes de violences sexuelles, la situation est devenue catastrophique.
La situation concernant les violences sexuelles est extrêmement préoccupante. La semaine dernière, la Division Provinciale de la Santé (DPS) du Nord-Kivu a demandé à une zone de santé de ne plus publier de chiffres sur les violences sexuelles, tellement ils sont élevés. En janvier 2026, une seule zone de santé de Goma a recensé 1436 cas de violences sexuelles, dont 1399 concernaient des femmes. Ces chiffres sont inacceptables. Ces violences sexuelles sont utilisées comme une arme de guerre, ciblant aussi les enfants et les jeunes filles.
Nous vivons comme des animaux. Toutes ces femmes et ces enfants sont victimes de violences sexuelles, mais ils n’ont pas accès aux soins de première nécessité. La prise en charge dans les 72 heures est très faible. Normalement, une personne victime de violence sexuelle doit recevoir un kit PEP avant 72 heures pour prévenir la transmission des infections sexuellement transmissibles et éviter une grossesse non désirée. Mais beaucoup de femmes n’accèdent pas à ces soins.
Alors que c’est un besoin majeur ! Ces femmes ont besoin des médicaments pour guérir, d’un accompagnement psychologique pour se reconstruire et d’un soutien pour leur réinsertion sociale et communautaire.
La mortalité maternelle
Il y a aussi un problème grave concernant la mortalité maternelle, depuis un an, elle a fortement augmenté dans le Nord-Kivu, et particulièrement à Goma. Les universités mènent des études pour comprendre pourquoi, mais la cause principale est liée au stress vécu par les femmes pendant la guerre et aux conditions défavorables dans lesquelles elles vivent. Les femmes ne sont pas correctement accompagnées dans les structures de santé et les enfants n’ont pas accès aux soins appropriés. L’accès aux soins maternels et infantiles reste un besoin urgent à Goma, et la situation n’a fait qu’empirer depuis la prise de la ville.
Il y a une semaine, je me suis rendu dans le territoire de Rutshuru, là où la rébellion a commencé. Il n’y a pas de connexion internet, tout est coupé. À mon arrivée à l’hôpital général de Rutshuru, j’ai vu une femme mourir alors qu’elle ne devait pas mourir. Cela m’a profondément bouleversé.
Assia Gemici : Peux-tu nous dire quels sont les principaux besoins de la population et comment y répondre ?
Billy Mwangaza : Les besoins prioritaires concernent d’abord les soins essentiels et la santé primaire, c’est-à-dire le renforcement de la médecine générale, en particulier des soins obstétriques ainsi que des soins destinés à la mère et à l’enfant.
Lutter contre la malnutrition par l’éducation
La nutrition des enfants, l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant, est également essentielle. Dans ce domaine, il est difficile de savoir jusqu’où ce fléau peut aller. Ces situations sont suivies autour des centres de santé, les premiers échelons de soins.
Mais aujourd’hui, pour réduire la malnutrition, il faut plus que de simples soins : la population doit être mieux informée. Les femmes et les parents doivent apprendre comment nourrir les enfants en malnutrition et comment prévenir qu’un enfant n’y tombe. Pour cela, il faut développer des démonstrations culinaires, former des techniciens en nutrition, montrer comment préparer les bouillies pour les enfants.
Pour éradiquer la malnutrition il est crucial d’apprendre aux femmes et aux hommes à nourrir leurs enfants avec les aliments disponibles localement. Souvent, le problème n’est pas directement l’absence de nourriture, mais la manière de nourrir les enfants et de gérer leur alimentation. L’insuffisance de denrées existe, mais l’éducation nutritionnelle est essentielle.
Soigner, accompagner et réinsérer les survivantes
Un besoin crucial concerne les soins pour les survivantes de violences sexuelles. Une fille violée qui ne reçoit pas le kit PEP dans les 72 heures entre dans une phase chronique de stress et de dépression. Il faut donc penser à la prise en charge médicale et psychologique, mais aussi à la réinsertion sociale des survivantes dans leur communauté.
À ce niveau, nous avons des comités qui existent localement. Autour des centres de santé, il est possible de créer des concertations régulières sur les violences, mensuelles ou bimensuelles, où filles et garçons peuvent discuter. On peut également recenser, en toute confidentialité, les filles déjà victimes pour les accompagner progressivement. L’accompagnement doit être spécifique et orienté : une survivante ne doit pas rester définie uniquement par ce statut, car cela crée un stress considérable.
Il faut les réinsérer à travers de petites actions communautaires, leur offrir des activités génératrices de revenus et un soutien psychologique et sanitaire. Elles doivent pouvoir être suivies physiquement et mentalement avant d’être pleinement réintégrées dans la communauté.
Assia Gemici : Nous savons que les défenseures des droits humains, journalistes et activistes sont particulièrement ciblé·es, réduit·es au silence ou contraint·es à l’exil. Peux-tu nous en dire plus ?
Billy Mwangaza : La situation des activistes est vraiment préoccupante. Depuis déjà une année, plusieurs organisations de droits de l’homme et plusieurs activistes ont fait l’objet d’intimidations, d’arrestations et de menaces. Beaucoup d’entre nous se sont exilés mais pour ceux encore présents à Goma, ils doivent vivre dans l’anonymat, vraiment en solitaire. Pour ma part, je ne sors plus, je n’ai plus d’amis avec qui m’asseoir et discuter. Je reste à la maison, et si j’ai quelque chose à faire, je le fais puis je rentre immédiatement, par peur de m’exposer. Il y a toujours quelqu’un quelque part qui pourrait dire : « celui-ci a aidé. »
Pour les mobilisations, la situation est compliquée, mais nous essayons quand même de mener de petites actions locales. Ces petites mobilisations signifient que nous travaillons sur des questions de quartier. Nous avons essayé d’organiser une activité à l’échelle de la ville, mais elle a été étouffée avant même de commencer. La veille, certains d’entre nous avaient déjà été interpellés, et nous avons dû tout arrêter.
Pour continuer nos actions, nous avons développé des ateliers d’expression pour analyser les problèmes des quartiers. Nous incluons même le chef du quartier, même s’il a été mis en place par les rebelles, dans l’analyse communautaire. Nous impliquons les responsables des églises, des écoles, des centres communautaires et d’autres leaders locaux. L’idée est de créer des espaces où l’on discute des problèmes des quartiers et des solutions possibles.
L’objectif reste de suivre l’approche promue par Étoile du Sud, où la communauté est responsable de sa propre destinée. Nous avons analysé la situation et nous sommes dit : il est possible de relancer certaines activités déjà existantes avant la prise de la ville. Par exemple, avant la guerre, nous avions des systèmes de surveillance dans les quartiers, où les jeunes restaient éveillés la nuit pour surveiller et alerter en cas de problème. Au début de l’occupation, ces activités ont cessé, mais nous avons compris qu’il était possible de les reprendre.
Nous avons donc remis en place ces activités, en organisant des équipes de jeunes pour patrouiller la nuit. Une équipe est organisée pour accompagner la patrouille de nuit jusqu’au matin, afin de protéger la population et permettre à tous de dormir en sécurité.
Nous continuons de résister malgré la peur. C’est extrêmement compliqué, mais nous continuons de tenir, de protéger nos quartiers et de soutenir notre communauté. Voilà, nous résistons.
Assia Gemici : Merci Billy ! Merci de nous avoir expliqué la situation sur place et surtout merci pour ton courage. Ton engagement est une véritable source d’inspiration pour nous toutes et nous tous ! Merci pour tout ce que tu fais.